Quand les écrivains racontent leur enfance
Pourtant très courte au regard d’une vie, l’enfance constitue une période clé, tant s’y construit l’adulte que nous deviendrons. Les écrivains que voici l’ont parfaitement compris, faisant de leur enfance un récit fondateur, tout à la fois unique et universel.
La Gloire de mon père, Marcel Pagnol, éditions Pastorelly (1957)
Marcel Pagnol est aujourd’hui principalement connu pour sa suite autobiographique intitulée Souvenirs d'enfance qui se compose de quatre tomes dont le premier, La Gloire de mon père, est paru en 1957, l’année de ses 62 ans. Les quelque 300 pages qui composent ce récit évoquent avec tendresse et nostalgie les souvenirs d'enfance, l'école de la IIIe République, les vacances dans les collines provençales et la puissance des liens familiaux. Embellie par l’imagination et les années, cette autobiographie est surtout l’occasion, selon les aveux de l’auteur, de rendre hommage à son père et sa mère, êtres réels transformés en héros immortels.
La Gloire de mon père connaît un immense succès, s’écoulant à plus de cinquante mille exemplaires dès le mois de sa sortie. Il est aujourd’hui un classique de la littérature française.
Un beau soir du mois d’avril, je rentrais de l’école avec mon père et Paul. C’était un mercredi, le plus beau jour de la semaine, car nos jours ne sont beaux que par leur lendemain.
La Promesse de l'aube, Romain Gary, éditions Gallimard (1960)
Avec La Promesse de l’aube, Romain Gary signe un vibrant hommage à sa mère, Mina Owczyńska, ancienne actrice russe portée par un amour et une foi, inconditionnels en son fils. Ce récit autobiographique teinté d’humour et de tendresse, donne à voir la lutte sans trêve que la mère de l’auteur à succès mena contre l'adversité mais aussi et surtout l'énergie qu'elle déploya tout au long de sa vie pour qu'il connaisse un destin grandiose. Prêt à tout pour faire coïncider son existence « avec le rêve naïf de celle qu'il aime », Romain Gary passa sa vie à essayer d'accomplir les prophéties de cette mère étouffante mais adorée.
Publiée en 1960, cette autobiographie, adaptée à plusieurs reprises au cinéma, est passée à la postérité et est aujourd’hui lue dans le monde entier.
Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais.
Enfance, Nathalie Sarraute, éditions Gallimard (1983)
L’autobiographie de Nathalie Sarraute, sobrement intitulée Enfance, paraît l’année de ses 83 ans. L’autrice — connue du monde littéraire depuis la publication de Tropismes —, s’attache à raconter, sous la forme d'un dialogue entre elle-même et sa conscience, les souvenirs de ses 14 premières années. Dans ce récit, elle revient sur sa double culture franco-russe, le divorce de ses parents et l’abandon de sa mère à l’âge de 8 ans.
Ce qui en fait un grand livre réside en partie dans le choix narratif de Sarraute qui, tout en assumant la conduite du récit, donne voix à une conscience critique qui n’a de cesse de freiner les interprétations de la narratrice ou, à l’inverse, de la pousser à les approfondir. Ce dialogue permet de transformer l’autobiographie sous sa forme traditionnelle en un objet hybride donnant tout à la fois à lire un récit d'enfance et une investigation du passé destinée à déjouer les pièges habituels de l'entreprise autobiographique.
Tu n’as pas besoin de me répéter que je n’étais pas capable d’évoquer ces images… Ce qui est certain, c’est qu’elles rendent exactement la sensation que me donnait mon pitoyable état.
Les Années, Annie Ernaux, éditions Gallimard (2008)
Pour beaucoup, Annie Ernaux fait figure de voix d'une génération — et plus largement de gardienne de la mémoire collective et de celle des femmes — grâce à ses écrits qui transforment l'intime en un miroir social universel. Œuvre auto-socio-biographique par excellence, Les Années bouscule le genre autobiographique, la vie de l’autrice se fondant dans l'histoire collective. Dans ce texte remarquable, Annie Ernaux n’utilise jamais le pronom « je », lui préférant le « on » collectif ou un « elle » extérieur. Pour retracer six décennies, elle s’appuie sur des ancres temporelles précises telles que les photographies, les discussions abordées lors de repas de famille et la culture de masse, montrant par là même que nos souvenirs individuels sont façonnés par l'époque, la politique, la publicité et la société.
Les Années pourrait se résumer ainsi : une lutte contre l’oubli et la mémoire d’une génération déposée pour la postérité. Le livre se ferme sur cette phrase désormais célèbre : « Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais. »
On sentait bien qu'avec la pilule la vie serait bouleversée, tellement libre de son corps que c'en était effrayant. Aussi libre qu'un homme.

