La narration : à hauteur d'enfant
Bien qu’il ne soit pas omniscient, le regard des plus jeunes est régulièrement choisi par les auteurs comme point de vue principal du récit. Racontée à travers leur voix, l’histoire laisse apparaître un décalage entre ce qu’ils comprennent et ce que le lecteur perçoit. Cette tension narrative suscite souvent de fortes émotions. En voici quelques exemples.
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee, éditions Le Livre de Poche (2006)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Stoïanov
Avec Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Harper Lee raconte l’Amérique ségrégationniste des années 1930 à hauteur d’enfant. Dans une petite ville d’Alabama, Scout et son frère Jem grandissent auprès de leur père, l’avocat Atticus Finch, commis d’office pour défendre Tom Robinson, un homme noir accusé à tort de viol sur une femme blanche. À travers le regard de Scout, les certitudes des adultes se heurtent aux questions de l’enfance, révélant toute la violence et l’absurdité des préjugés. Ce récit, traversé par l’injustice, donne à voir l’entrée douloureuse dans le monde des adultes mais aussi l’apprentissage de la compassion. Du procès de Tom Robinson au mystère qui entoure Boo Radley, leur voisin reclus, les expériences des deux enfants les invitent à dépasser les apparences et à comprendre un monde dont ils découvrent les contradictions.
En grandissant, tu verras des Blancs tromper des Noirs tous les jours de ta vie, alors n'oublie pas ce que je vais te dire : lorsqu'un homme blanc se comporte ainsi avec un Noir, quels que soient son nom, ses origines et sa fortune, cet homme blanc est une ordure.
La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, éditions Monsieur Toussaint Louverture (2020)
Traduit du russe par Raphaëlle Pache
La Maison dans laquelle : ce titre énigmatique ouvre les portes d’un roman mystérieux, situé dans un internat délabré où grandissent des adolescents, pour la plupart en situation de handicap physique, rassemblés en bandes plus ou moins rivales. Au fil des quelque mille pages du roman, le lecteur découvre leur monde, les règles strictes qu’ils instaurent et la hiérarchie qui organise leur vie au sein de l’établissement. Mariam Petrosyan commence à imaginer les personnages de ce « livre-monde » à seulement 18 ans, puis consacre une dizaine d’années à son écriture. Publié en Russie en 2009, le roman rencontre un vif succès. Porté par un imaginaire fantastique qui évoque les univers de Lewis Carroll et de Tim Burton, il devient un best-seller, désormais traduit dans de nombreuses langues.
L'arrivée d'un nouveau était toujours un événement. Ils étaient si différents les uns des autres... Il suffisait de les regarder pour voyager. Et puis c'était tout aussi fascinant de les voir changer petit à petit, d'observer comment la Maison les aspirait pour se les approprier.
Notre part de nuit, Mariana Enríquez, éditions Points (2023)
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
Avec ce roman mêlant fantastique et horreur, Mariana Enríquez met en scène un monde terrifiant vu à travers le regard d’un enfant qui en ignore les règles. Dans une Argentine marquée par la dictature militaire, Gaspar grandit auprès de son père Juan, médium au service d’une société secrète obsédée par la vie éternelle. Héritier de son don, le garçon est confronté à une menace dont il ne mesure pas la portée et que son père tente de lui épargner. Son regard, qui alterne avec celui des adultes, conduit le lecteur dans les méandres d’un univers où les secrets familiaux se mêlent aux violences de l’Histoire. Au fil des pages, se dessine la perte progressive de l’insouciance du jeune narrateur, mais aussi le poids d’une transmission à laquelle Juan cherche à soustraire son fils. L’amour paternel et l’héritage menaçant traversent ainsi le récit d’une enfance où l’horreur surnaturelle rejoint celle du monde des adultes.
Quand il pleuvait, il ne traversait pas le parc en courant. Il aimait les pluies violentes et brèves de Misiones, les fleuves de terre rouge, prélude à la nuit noire et chaude, avec les étoiles qui palpitaient dans le ciel. Un scintillement, le silence, un autre scintillement, comme un cœur fatigué.
Betty, Tiffany McDaniel, éditions Gallmeister (2022)
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Happe
Avec Betty, Tiffany McDaniel raconte l’enfance dans l’Ohio d’une petite fille qui découvre peu à peu les secrets et les blessures de sa famille. Née d’un père cherokee et d’une mère blanche, Betty Carpenter grandit au milieu de ses frères et sœurs, confrontée au racisme et à des violences dont elle ne comprend pas encore la portée. En lui confiant les clés du récit, l’autrice met en lumière la perception, par une enfant, des histoires des adultes et la manière dont elle reçoit leurs silences, cherchant à comprendre ce qui s’y cache. Les récits de son père nourrissent son imagination et lui offrent un lien précieux avec ses origines. Entre la force de ces histoires et la découverte des souffrances familiales, se dessine l’apprentissage d’une jeune fille qui tente de trouver sa place. À mesure que Betty grandit, l’écriture devient une façon de donner forme à son expérience et de faire entendre sa propre voix.
J’ai compris une chose à ce moment-là : non seulement Papa avait besoin que l’on croie à ses histoires, mais nous avions tout autant besoin d’y croire aussi. Croire aux étoiles pas encore mûres. Croire que les aigles sont capables de faire des choses extraordinaires. En fait, nous nous raccrochions comme des forcenées à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées.

